Un baiser, au bal des pompiers – Atelier d’écriture de Leiloona #3

© Romaric Cazaux

Troisième rendez-vous avec l’atelier d’écriture de Leiloona pour moi. Je ne sais pas pourquoi, quand j’ai vu la photographie choisie en début de semaine, j’étais heureuse, en me disant que cela allait être facile de trouver une histoire à raconter.
Finalement, quatre jours plus tard, je séchais encore. Je tente ma chance avec cette idée en l’air… On verra bien.


Si un jour on lui avait dit qu’il la croiserait de nouveau dans sa vie, il est certain qu’il aurait répondu par un rire goguenard.

En quelques secondes, Claude plonge dans ses souvenirs d’enfance. Il se revoit à l’âge de 12 ans, à la fête du 14-Juillet, dans son village. À cette époque, c’était le rendez-vous de tous les habitants, le moment où tout le monde se réunissait sur la place illuminée de lampions, où de grandes tables étaient dressées, avec des tréteaux et des planches. C’était le soir du bal des pompiers.

À 10 ans, l’enfance est encore synonyme d’innocence. Il se souvient avoir rigolé, avec les copains, tous cachés derrière la haie, en regardant la Mère Mireille étendre ses grandes culottes sur le fil à linge, derrière la maison. Il trouvait la pharmacienne jolie, tout en affirmant à sa mère, dans le secret de sa maison, que c’était elle, la plus belle des mamans.

Le bal des pompiers de ses 10 ans, c’est un des plus beaux souvenirs de son enfance. Les hommes d’un côté de l’alignement de tables, les femmes de l’autre. D’un côté on parlait de la moisson qui allait pouvoir enfin commencer, de l’autre, les femmes parlaient de tout et rien : la robe de l’une, le travail qu’une autre venait de décrocher dans un bureau de la ville… Pendant ce temps-là, les enfants couraient partout, jouaient à cache-cache, grappillaient un peu de nourriture avant de partir à toute vitesse rejoindre les copains.

Cela, jusqu’au lancement du bal. Les couples se reforment très vite pour valser sur la piste improvisée, avant de changer de cavaliers et cavalières, avec juste une envie, danser. Claude se souvient bien de cette soirée, car c’était celle de son premier slow. Un slow maladroit d’enfant, qu’il a dansé avec Camille, la fille du maire. Il a espéré cette danse pendant des jours.
Camille, c’était la fille la plus jolie du village, en vrai, avec ses cheveux blonds coiffés en nattes, et ses robes fleuries qui volent au vent quand elle est est sur la balançoire. Une amourette d’enfant.
Pendant une bonne partie de la soirée, il jouait avec ses copains, jetant un regard discret vers Camille, ne sachant comment lui demander de danser avec lui. Finalement, c’est elle qui a fait le premier pas. Comme ça, sans hésitation. Il se souvient de ce « oui » qu’il a bafouillé en guise de réponse. C’était quoi cette chanson déjà ? Impossible de s’en souvenir.

Pendant un temps qui lui a paru une éternité, il a dansé et bavardé avec elle, sous le regard amusé des adultes. Ce moment ensemble s’est conclu avec le feu d’artifice, durant lequel elle lui a déposé un baiser sur la joue, avant de repartir en courant vers ses parents, qui n’allaient pas tarder à rentrer se coucher.

Les années ont passé, Claude est devenu prêtre, après être passé par le séminaire. Un destin qui était encore commun, à l’époque. Le temps a filé, les cheveux blancs ont commencé à teinter ses tempes. Messe du dimanche, vêpres, mariages, baptêmes, inhumations… Les différents temps de la vie défilent dans sa paroisse de Normandie, dans le Calvados, dans une église qui progressivement se vide de ses paroissiens. Une vie simple et monotone, pourrait-on dire.

Cela, jusqu’à ce samedi de juin. À 16h, il doit célébrer l’union d’un couple d’une trentaine d’années. Dans la matinée, les mères et sœurs des futurs mariés se chargeaient de décorer les bancs de l’église de rameaux de blés, ornés de nœuds en tulle blanc. Sortant à ce moment de la sacristie, il se retrouve nez-à-nez avec la mère de la mariée. Après une seconde d’hésitation, il sent son cœur rater un battement, et le souvenir du bal des pompiers de ses 10 ans resurgir. C’est elle, c’est Camille. Avec quelques rides, les tempes qui blanchissent, pour elle aussi, mais c’est bien elle. Son amour d’enfant, son seul amour, à vrai dire. Un amour éphémère d’une soirée, le temps de quelques danses et d’un baiser sur une joue.

Oui, le monde est petit, et la vie facétieuse, pour faire en sorte que ces deux personnes se croisent de nouveau, des années après avoir partagé un moment d’intimité enfantine, le temps d’une soirée. Quelques heures avant la cérémonie, il s’assied quelques instants à l’entrée de sa sacristie, pour se remémorer cette part enfouie de sa vie. Presque 50 ans ont passé depuis ce fameux bal des pompiers. Depuis, elle semble l’avoir oublié. Après tout, qui ose imaginer, encore aujourd’hui, qu’un homme de Dieu peut avoir vécu un émoi amoureux, même enfant, avant de franchir la porte du séminaire ?

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12 commentaires sur “Un baiser, au bal des pompiers – Atelier d’écriture de Leiloona #3

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    1. Ton commentaire me touche merci ! Il devait être sympa ce temps révolu quand même… c’est ma curiosité sur les anciennes fêtes populaires qui m’a orientée, j’aurais aimé voir comment c’était…

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  1. Une plume fluide que j’ai eu plaisir à parcourir à travers ce récit de vie qui comporte quelques regrets pour lui on dirait… Dommage que Camille ne l’ait pas reconnu.. Bravo pour ton texte !

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  2. Le texte est fluide, et colle à la photo … Oui, les souvenirs refluent, et même 50 ans après, ils semblent encore bien frais … En filigrane tu soulèves aussi le problème du célibat des prêtres … hommes de l’ombre qui servent la lumière. 😉

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