Putain de béton – Atelier d’écriture de Leiloona #5

En retard, je dépose ici ma 5e participation à l’atelier d’écriture de Leiloona, à partir d’une photographie de Karine Minier, blogueuse, en vacances dans notre belle Europe.
Je m’essaie à un registre différent, sans garantie de succès.


Ses jambes sont lourdes. Il avance inlassablement depuis des heures. Il marche, porté par cette envie de voir, d’imaginer. La forêt est dense, elle s’étend sur des centaines et des centaines d’hectares. Paysage sans fin de conifères, couvert d’un épais tapis d’aiguilles sèches. Elles craquent, crépitent sous ses pas. Le son est beau, il apporte un semblant de vie dans cet espace si dense, si silencieux. Un silence qui pèse, qui force à accélérer la cadence. Il a chaud, mais sent aussi ce semblant de sueur froide se faufiler entre ses omoplates. Elle revient dès qu’il pense, le temps d’une seconde, à cette sensation de solitude, dans un décor où les mêmes éléments défilent depuis des kilomètres.
Depuis des années, on lui parle de cette construction faite il y a des décennies. De ce temps révolu qu’il n’a jamais connu. De cette chose qui a disparue de la quasi-totalité de la surface de la Terre. Cette Terre défigurée par l’homme. Pilonnée par son désir de richesses, d’exploiter ses richesses pour son confort personnel. L’appât du gain a eu raison de cette pièce d’univers vieille de millions d’années, et tout cela en moins de 200 ans.
Il se souvient des paroles de son père qui, lui-même, n’a jamais connu cet élément visible désormais que sur les plus hauts sommets du monde, lors des hivers les plus froids. Déjà pendant son enfance, son père était bercé par les histoires de son propre paternel. Il parlait alors de « skis », de « luges », des objets qui font désormais partie de l’histoire, et que l’on ne peut voir désormais que dans quelques musées folkloriques régionaux qui ont eux-mêmes sombré dans l’oubli. Qui aurait idée, en 2217, de « skier », d’emprunter des « télésièges » ? Aujourd’hui, survivre est une bataille de tous les instants. Trouver la force de cultiver une terre devenue pauvre, d’échapper quelques instants à la rudesse d’un monde ravagé par les tempêtes, les catastrophes climatiques d’antan qui sont devenues le quotidien des Terriens, habitants d’un monde déchu, que leurs aïeux ont saccagés…

Ses pensées divaguent, se perdent dans une rancœur vaine, quand soudain, un semblant de lumière transparaît à travers ces maudits sapins, droit devant lui. Il y arrive, enfin. Son cœur bondit, il a atteint son but. Plus que quelques centaines de mètres à parcourir, et il y sera. Un regain d’énergie allège ses pieds lourds. Il accélère même la cadence, pour arriver à destination. Encore quelques rangées d’arbres à passer. Il avance. Et elle est là.
Elle ne paie pas de mine, comme on disait avant. Elle est pourtant un des derniers témoins de ce temps où la neige était source de joie. Une piste de « bobsleigh », comme disait son père. Ici, il y avait de la glace, de la neige. Tout était blanc et lumineux. Cette « poudreuse » qui a entraîné la construction d’immeubles ignobles, des verrues d’architecture qui ont participé au déclin de ces espaces naturels autrefois si splendides, si on en croit les photographies de l’époque. Tout cela pour le plaisir de familles prêtes à payer une fortune, tous les ans, pour dire qu’ils ont été aux « sports d’hiver », quand aujourd’hui l’hiver est synonyme de tempêtes, sur cette planète bien mal en point.

Ici il y avait de la joie, de l’effervescence, des couleurs vives. Désormais, il n’y a plus que ce maudit béton, ce béton qui a dénaturé tant de sites autrefois somptueux et sauvages. Incroyable que personne ne se soit encore vengé sur cette piste symbolisant les malheurs de ce monde aujourd’hui en ruines. Que personne n’a encore eu l’idée de détruire ce putain de béton, d’en finir avec ce gris, ce terne, ce fade béton.
D’un geste rageur, il ramasse une pierre et la jette de toutes ses forces sur cette piste autrefois glacée. La pierre vole, rebondit sur le rebord de la piste, retombe au sol, le bruit sec faisant un léger écho dans cette zone de forêt clairsemée. Il serait bien tenté de recommencer, mais déjà la lassitude pèse sur ses épaules. « And so what ? » Rien. Le néant. Voici tout ce qui l’attend. Il tourne les talons de dépit et s’engage sur le trajet inverse. La nuit tombe dans quelques heures à peine, et la route est longue.

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3 commentaires sur “Putain de béton – Atelier d’écriture de Leiloona #5

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  1. J’aime l’idée du béton dernier vestige du temps passé, témoin de la déchéance de l’homme et preuve de son inconscience. L’idée est bien développée et l’histoire bien amenée. Bravo !

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  2. Son coeur bondit, il a atteint son but, et c’est là l’essentiel de sa marche dans cette forêt peu avenante. Il est déçu, oui bien sûr, c’est du passé, mais quand même cela l’intrigue et il jette une pierre dans ce couloir de béton, hein ? quand même ?!

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