Le ghetto intérieur, de Santiago H. Amigorena

Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ils ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie, il a décidé de se taire.
Ce roman raconte l’histoire de ce silence – qui est devenu le mien.


Je n’ai pas encore présenté ici l’ensemble des titres de ma sélection de septembre du Grand prix des lectrices ELLE, et voilà que je vous parle du roman sélectionné par le jury d’octobre… Avouons que, pour ne pas changer, je suis un peu fouillie !

À première vue, on pourrait se dire qu’il s’agit, ENCORE, d’un roman sur l’horreur de la Shoah, que cette tragédie de l’Histoire est un filon récurrent de la littérature. Mais ici, c’est différent (vous me direz là que c’est tout le temps le cas !) Car l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale est universelle et propre à chaque individu, des milliers d’histoires peuvent être racontées, pour ne pas oublier, informer, documenter…

Marqué par l’Histoire

Santiago Amigorena comble par sa plume et sa voix un silence vieux de plus de 70 ans. Le silence de son grand-père, Vicente. Ce dernier avait fait le choix, durant l’entre-deux-guerres, de s’exiler pour l’Amérique du Sud, en quittant la Pologne et la vie oppressante en famille. En partant outre-Atlantique, il choisit de vivre sa vie sans les carcans du passé, se marie, fonde une famille. Tout irait bien dans le meilleur des mondes si la guerre ne faisait pas son retour en Europe. Là-bas, à Varsovie, un mur encercle le quartier de sa mère et de sa sœur, lieu qui deviendra le ghetto où les nazis enfermeront toutes les personnes de confession juive.

Vicente finit par lui-même se murer, dans un silence pesant. Le peu de nouvelles qu’il a par courrier ou par la presse lui donnent toujours un peu plus l’impression d’avoir abandonné sa mère. Une culpabilité dévorante qui dégradera progressivement ses rapports avec sa famille, ses amis, la vie…

Le poids du silence

C’est la première fois que je lis un roman de l’Argentin Santiago H. Amigorena. Je ne connaissais donc pas son parcours d’écriture, visiblement mené par un fil conducteur, le silence de son grand-père. Le roman semble faire office de thérapie pour l’auteur, comme une façon d’en finir avec ce poids pesant depuis trois générations sur sa famille.

Qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ? Durant la première moitié du XXe siècle ? Comment survivre au poids de la grande Histoire mais aussi à l’histoire familiale ? Comment en finir avec cette culpabilité dévorante ? Tant de questions sont posées au fil des pages de ce beau roman, à l’écriture si belle et si émouvante. Une question qui se posait déjà alors que Vicente vivait encore en Pologne :

Vicente se souvenait même de ce sentiment singulier qu’il avait éprouvé quelques années plus tard, après qu’ils étaient arrivés à Varsovie, lorsqu’ils avaient reçu la visite de ces cousins qui vivaient à Hrubieszow en qui portaient la kippa et des tresses et qui s’habillaient encore tout en noir : le sentiment que non seulement lui-même mais aussi son grand-frère, et même sa mère, avaient cessé d’être juifs. P.30

L’absence d’échange pèse plus qu’un discours interminable. Par ses mots, l’auteur dévoile et décharge ce silence dévorant qui s’est imposé dans la vie de son grand-père :

Vicente ne savait toujours pas toute l’atrocité de la réalité de ce que vivait sa mère, de ce que vivait son frère, des conditions dans lesquelles ils vivaient chaque jour, mais il en savait assez pour ne plus pouvoir vivre comme il avait vécu jusque-là. C’est pour ça qu’il avait choisi, sans en avoir encore tout à fait conscience, de se taire. P.98

Plus qu’une histoire familiale, l’auteur développe au fil des pages une autre réflexion autour de la Shoah. Les décennies passent et cet épisode de l’Histoire demeure dans la mémoire collective par son horreur. Mais qu’en est-il des personnes qui ont vécu, moins directement ce drame, depuis l’autre bout du monde ? Un autre regard, qui rappelle une fois encore qu’au-delà d’un chapitre de l’Histoire, la Shoah est aussi et surtout, des millions de drames familiaux, qui marquent à vie des générations d’individus.

Ce qui est fou, c’est que certains romans de plus de 400 pages disent beaucoup moins de choses que ce court roman d’à peine 200 pages. Je me suis sentie happée par cette belle plume, ce récit qui affiche de la retenue mais qui ne cache pas non plus cette douleur latente qui a suivi cette famille sur trois générations. Il est le seul roman de la sélection Goncourt que j’ai lu pour le moment, mais je peux affirmer ici que je comprends ce choix de l’Académie.

Un livre lu dans le cadre du Grand Prix des lectrices ELLE 2020.

devenez-l-une-des-jurees-du-grand-prix-des-lectrices-2020

Le Ghetto intérieur, de Santiago H. Amigorena
Éditions P.O.L., 192 pages, 18 euros

6 commentaires sur “Le ghetto intérieur, de Santiago H. Amigorena

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :