Le consentement, de Vanessa Springora

« Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. »
Séduite à l’âge de 14 ans pr un célèbre écrivain quinquagénaire, Vanessa Springora dépeint, trois décennies plus tard, l’emprise que cet homme a exercée sur elle et la trace durable de cette relation tout au long de sa vie de femme. Au-delà de son histoire intime, elle questionne dans ce récit magnifique les dérives d’une époque et la complaisance d’un milieu littéraire aveuglé par le talent et la notoriété.


À chaque rentrée littéraire, sa déferlante. Alors que j’attendais avec impatience des romans tels que le dernier tome de la trilogie signée Pierre Lemaitre (acheté mais pas encore lu !), ou encore le dernier roman de Gaëlle Nohant (aussitôt acheté, aussitôt lu et chroniqué !), je n’ai pas vu venir le document qui allait remuer le monde littéraire et culturel dans sa globalité. Avec Le consentement, Vanessa Springora revint sur cet amour de jeunesse qui a détruit son adolescence et sa vie d’adulte. Alors qu’elle n’avait que 14 ans, elle tombera amoureuse de G., autrement dit Gabriel Matzneff, alors que ce dernier a 50 ans. Une relation qui n’était pas aussi cachée que l’on pourrait le croire, et qui n’a pas suscité les réactions que nous penserions aujourd’hui évidente.

Silence assourdissant

Alors que l’affaire prenait de l’ampleur dans les médias, j’avoue que je ne voulais absolument pas lire ce livre. Je ne suis pas une amatrice de ce genre de textes et, égoïstement, je n’apprécie pas particulièrement broyer du noir en m’abreuvant par la lecture des tristes expériences de vie de l’un ou de l’autre. Je ne lis ainsi aucun témoignage, que ce soit autour du harcèlement, du racisme, de la maladie ou de la mort…

Quand j’ai vu que cet ouvrage était parmi les titres de la sélection du prix ELLE, pour le mois de mars, je me doutais qu’il finirait chez moi. Pas loupé, me voici avec Le consentement entre les mains. Je l’ai vite lu, poussée par l’envie de passer vite à autre chose. J’avais l’impression de tout connaître de l’histoire qui défilerait au fil des pages, mais bon… Quand il faut y aller.

C’est dans cet état d’esprit donc que j’ai découvert ce titre, en tiquant déjà dès la page 10 sur cette phrase concernant les livres comme objet : « Aujourd’hui, c’est avec méfiance que je les observe. Une paroi de verre s’est dressée entre eux et moi. Je sais qu’ils peuvent être un poison. Je sais quelle charge toxique ils peuvent renfermer. » Nous avons ici une phrase écrite par une femme qui est aujourd’hui éditrice. Je me pose alors la question sur le poids de cette phrase mise en parallèle avec le métier de son auteure. Ce rejet est-il de papier, ou réel ?

Je ne vais pas décliner l’ensemble du récit car on a lu et entendu 50 fois des détails sur son contenu. Une famille éclatée, un père absent et une mère peu présente également. La rencontre avec G., le début de cette relation toxique avec cet homme « cosmique ». Cette emprise de l’homme sur cette adolescente qui croit en l’amour vrai. Mais vient ensuite les dénonciations anonymes, les doutes, les tromperies, et finalement le départ de Vanessa. Un départ qui ne signera pas la fin de leur histoire, G. étalant alors dans ses écrits des extraits de leur relation intime, s’inspirant largement de cette période pour conserver une forme d’emprise, par le papier, sur la jeune fille qui a fait le choix de le quitter…

Ce livre, c’est le résumé d’une vie de combat avec soi-même, avec le souvenir et le poids de cette relation scandaleuse qui n’a pas fait réagir beaucoup de monde à l’époque. Si le comportement de G. est ignoble, sans l’ombre d’un doute il en va de même pour l’entourage de la narratrice qui n’a jamais réagi, ou mollement, marmonnant vaguement l’accusation de pédophilie à une ou deux reprises avant de détourner les yeux.

L’hypocrisie d’une élite protégée

L’histoire de Vanessa Springora est en tout point révoltante. Ce que je retiens avant tout de cet ouvrage, c’est sa façon de démontrer, une fois encore, combien toute personne n’est pas justiciable de la même manière en fonction d’où elle vient, et où elle trace son parcours professionnel.
Ici, c’est toute l’élite littéraire qui en prend pour son grade et qui est pointée du doigt. Tout le monde savait, si ce n’est la relation entre la narratrice et G., tout du moins le penchant de cet homme pour les très jeunes filles. Pire, ceux qui ont vanté la qualité d’écriture de ce prédateur ont donc lu en conscience les passages de ses écrits où il dévoile sans pudeur sa préférence pour « les moins de seize ans », mais aussi ses virées à Manille pour « s’offrir » du plaisir avec de très jeunes garçons. Quel est donc le sens de ce silence écrasant ? Quelle idée peut bien passer par la tête de toutes celles et ceux qui savaient et qui ont préféré pouffer d’un rire gras sur les plateaux télé et détourner la tête avec pudeur ?

À cette époque, personne ne me dit que je pourrais porter plainte, attaquer son éditeur, qu’il n’a pas le droit de publier mes lettres sans mon consentement, ni d’étaler la vie sexuelle d’une mineure au moment des faits, rendue reconnaissable, outre par son prénom et l’initiale de son nom, par mille autres petits détails. p.170

Mon état d’esprit de trentenaire vivant au 21e siècle fait que, naturellement, je m’insurge et je suis écœurée par ce qui s’est passé, la relation de Vanessa Springora et de Gabriel Matzneff, tout comme le silence écrasant des éditeurs, des auteurs, des journalistes de l’époque devant des faits qui étaient avérés. Pourquoi ce silence, cette hypocrisie ?
Ce livre est la preuve qu’il n’y a toujours pas de traitement égalitaire des affaires en  fonction de notre milieu d’origine ou de vie.

Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance, sans autre contrepartie que la production d’une oeuvre originale et subversive, une sorte d’aristocrate détenteur de privilèges exceptionnels devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer. page 193

Un livre nécessaire, mais…

Alors oui, d’une certaine manière, ce livre a permis, par la voix d’une victime, de mettre le doigt sur ces affaires scabreuses qui pourrissent des milieux vivant encore et toujours en vase clos, à l’exemple du monde de la culture. Des auteurs et des acteurs peuvent se vanter de carburer à la drogue sans risque, des intellectuels peuvent partager des propos nauséabonds sur les réseaux et sur les plateaux télés, dans tous les domaines, sous principe que le buzz fait vendre. Le pire, des justiciables ne passeront jamais derrière les barreaux parce qu’ils ont les bonnes relations. Pour preuve, il y a prescription pour la plupart des faits commis par Matzneff.

Mais voilà, si la sortie de ce livre a permis de lever le voile sur un volet peu reluisant du monde du livre, je n’apprécie toujours pas ce recours au livre pour déballer son linge sale, notamment ici la grande lessive lancée par l’auteure à l’encontre de sa mère, avec des descriptions à l’encontre de cette mère libertaire et frivole, qui faisait défiler ses amants sous les yeux de sa fille trop jeunes pour être témoin des frasques de sa mère.

Peut-être participera-t-il à faire bouger les choses, mais ce livre-règlement de compte ne fait que confirmer mon rejet de ce genre d’écrits qui témoignent d’un mal-être tout en promettant, selon l’actualité du jour, de se faire une place dans le tableau des meilleures ventes du moment. C’est agaçant.

Je n’ai pas envie de porter le linge sale des autres, surtout quand ces derniers ont la chance d’être entendu car ils ont une place particulière dans la société. Qu’en-est-il de toutes ces anonymes victimes de prédateurs sexuels? Qu’en est-il de ces enfants détruits par des pervers ? Depuis que ce scandale a éclaté, le monde du livre se remet en question (apparemment), de même pour le milieu sportif grâce au témoignage (encore dans un livre !) de la patineuse Sarah Abitbol victime d’un viol par son entraîneur durant son adolescence. Une fois encore, ces affaires démontrent en filigrane une vérité honteuse et intolérable : il faut être « quelqu’un » pour être entendu, les anonymes étant encore trop souvent ignorés, mis en doute, oubliés.

C’est ainsi que je ne peux pas suivre la voix générale qui vante ce texte, le plébiscite et parle de témoignage fort, percutant, de choc… Ce choc est créé car cette femme a pu sortir son histoire du fait de son statut. À mes yeux, et certainement involontairement de sa part, elle ne parle malheureusement qu’à une partie de la société, infime. Et ne saurait-être la porte-parole de toutes ces victims silencieuses du fait qu’elle même présente ce livre comme un moyen de coincer G. Je vois ce livre comme une vengeance médiatisée, et non comme une porte ouverte à la libération globale de la parole.

Je note enfin ici une phrase qui devrait avoir une forte résonance : « La littérature excuse-t-elle tout ? (page 194)

Un livre lu dans le cadre du Grand Prix des lectrices ELLE 2020, sélection de mars.

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Le consentement, de Vanessa Springora
Éditions Grasset, 216 pages, 18 euros

 

13 commentaires sur “Le consentement, de Vanessa Springora

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  1. Je suis heureuse de lire cet avis et surtout les nuances et le point de vue que tu exposes. Pour tout dire, ce livre est dans ma PAL depuis quelques temps et je ne me suis pas encore décidée à le lire. D’abord parce qu’il me semble le voir beaucoup trop partout et que je me sens moins libre dans mon opinion et d’autre part parce que tout ce que tu dis sur les aspects « vengeance », « starisation » de toutes ces affaires qui émergent me fait un peu peur. Et même si cela fait effectivement bouger les choses.

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    1. Comme tu le soulignes, j’ai également l’impression que nous ne sommes pas libre d’en dire ce que l’on veut totalement, du fait de la portée du témoignage. Mais n’avons-nous pas ce droit de parler franchement de nos lectures sur nos pages ?! 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Je comprends très bien ce que tu dis : un témoignage nécessaire sans doute mais pas sous cette forme? Est-ce qu’un roman aurait pu faire passer le message? Est-ce qu’un reportage journalistique aurait pu passer le message? Difficile à dire. Reste à espérer que la parole se libère quand même pour l’avenir.

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  3. Je ne l’ai pas lu encore ce livre mais il m’intéresse. Je comprends ta distance quant à cette exposition de règlement de comptes. Néanmoins, je pense qu’il est indispensable que cette femme parle, ne serait-ce que pour les jeunes filles d’aujourd’hui qui pourraient rencontrer le même parcours (il n’y a qu’à voir ce qui se passe / passait dans le milieu sportif avec ces mères qui n’osent rien dire de peur de briser les rêves de leur enfant…). Il me semble aussi indispensable pour rappeler à tous ces hommes sans scrupules que c’est pénalement condamnable ! Quand on voit / lit les commentaires de certains, je pense que nous avons encore un long chemin à parcourir. Il n’y a qu’à lire le magazine Lire du mois de janvier et de voir la place qui est donnée au dernier livre de GM (son journal intime…) par rapport à celui de Mme Springora. Il n’y a qu’à lire la complaisance avec laquelle le journaliste fait état de la polémique et des soutiens de GM dans le milieu artistique ! Révoltant ! Ces hommes doivent être jugés et incarcérés si ce dont on les accuse est bien réel (comment en douter dans le cas présent ?) : et cela n’a rien à voir avec la littérature. Ce n’est que la Justice.
    Bref, il faut que je lise ce texte 😉

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    1. Oh oui cette chronique est hallucinante (mais j ai remarqué que je n’aimais pas du tout le ton du chroniqueur en général quelque soit l’article et le numéro du mag). Je ne mets pas en doute l’importance du témoignage mais bien le support choisi.

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